Comment le mot « païen » est passé des champs à la religion

Comment le mot « païen » est passé des champs à la religion

De « paganus » à « païen » : une origine rurale

 

À l’origine, le mot latin paganus vient de pagus, qui signifie district ou village. Il désignait donc un villageois, un rural, par opposition au citadin. Plus tard, il a aussi pris le sens de civil, en opposition à militaire, car les soldats vivaient souvent dans les villes.

 

Avant le IIIe siècle, paganus ne désignait ni une religion, ni une croyance. C'était un simple marqueur social ou géographique.

 

Ainsi, on pouvait être chrétien et être désigné comme paganus, au sens de civil ou paysan. Le mot n’avait aucune connotation religieuse à cette époque.

 

Un mot absent des premières Bibles latines

 

Dans les premières traductions latines de la Bible — connues sous le nom de Vetus Latina, élaborées dès le IIe siècle —, le mot paganus n’apparaît pas. On lui préférait les termes :

  • gentilis (issu de gens : nation, famille)

  • Graecus (Grec)

  • ethnicus (ethnique, païen au sens de non-juif)

 

Ces mots traduisaient les expressions grecques comme :

  • ἔθνος (ethnos, nation)

  • ἐθνικός (ethnikos, païen)

  • Ἕλλην (hellên, Grec, non-juif)

Même la Vulgate (traduite par Jérôme de Stridon au IVe siècle) n’utilise pas paganus, préférant des termes comme gentes, gentium ou Graeci, selon le contexte[1].

 

Quand « paganus » devient religieux

 

C’est au IVe siècle, alors que le christianisme se répand dans l’Empire romain, que paganus change de sens. Il commence à désigner :

 

Les adeptes des religions traditionnelles polythéistes, en opposition aux chrétiens.

Ce glissement sémantique aurait deux explications possibles :

 

  • Les campagnes (pagus), plus attachées aux anciennes religions que les villes, ont tardé à se convertir.
    ➤ Le mot « paganus » a donc fini par désigner ceux qui résistaient à la nouvelle foi.

 

  • Certains auteurs chrétiens (comme Th. Zahn) voient dans ce mot une métaphore militaire :
    ➤ Les chrétiens sont des soldats du Christ, les pagani sont des civils, c’est-à-dire des non-combattants dans le combat spirituel
    [2].

 

Les premiers usages chrétiens

 

Le premier à employer « paganus » dans un contexte religieux semble être Marius Victorinus (v. 290–364), professeur de rhétorique converti au christianisme vers 355. Dans ses commentaires sur l’épître aux Galates, il utilise paganus comme synonyme de Graecus (Grec, non-juif).

 

Plus tard, Augustin d’Hippone (354–430) adopte largement ce terme, qu’il considère comme plus populaire et compréhensible que gentilis.

 

Dans une lettre de 418, il écrit :
« Ces non-croyants, que nous avons coutume d'appeler soit Gentils, soit plus communément Païens. »

Dans son œuvre Réactions, il parle aussi des :

« adorateurs de la multitude de faux dieux que nous désignons, dans le langage courant, sous le nom de Païens »[3].

 

Une étiquette imposée de l’extérieur

 

Il est important de noter que les païens eux-mêmes ne se désignaient jamais comme tels. Le mot « païen » est donc une étiquette attribuée par les chrétiens, souvent à visée polémique ou péjorative.

 

Un texte de loi du Ve siècle précise :
« gentiles quos uulgo paganos appellant »
(Les Gentils, que l’on appelle communément païens)
[4]

 

Une trace de cette histoire dans nos Bibles modernes

Aujourd’hui encore, l’usage du mot « païen » dans certaines versions de la Bible est souvent anachronique. Le terme n’existait pas dans le vocabulaire religieux du Nouveau Testament. Il est absent des versions anciennes comme la Vulgate.

 

Voilà pourquoi les traductions modernes l’utilisent avec plus de prudence, privilégiant des termes comme :

  • Nations

  • Peuples

  • Non-juifs

  • Incrédules (selon le contexte)

 

📌 À retenir

  • Le mot « païen » vient du latin paganus, qui signifiait à l’origine paysan ou civil.

  • Son usage religieux est apparu au IVe siècle, bien après les premières traductions latines de la Bible.

  • Ce terme fut utilisé par les chrétiens pour désigner ceux qui pratiquaient encore les anciennes religions polythéistes.

  • Il s’agit donc d’une catégorisation chrétienne, souvent teintée de jugement.

  • Le mot « païen », tel qu’on l’emploie aujourd’hui, est historiquement déplacé dans les textes bibliques d’origine.

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Par Saint-Pierre Beaubrun – Directeur du SENS
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[1] La Vulgate de Jérôme a subi des modifications au cours des siècles. Elle a été le premier livre imprimé de l'humanité, la Bible de Gutenberg, en 1454. Le Pape Clément VIII a fixé le texte en 1592, d’où le nom « Vulgata clementina ». Elle est restée la version officielle de l'Eglise catholique romaine jusqu'au XIXe siècle.

[2] Constans Léopold-Albert. Jacques Zeiller. Paganus, étude de terminologie historique. In : Journal des savants, 16ᵉ année, Juillet-août 1918, p. 213-214 ; Zeiller Jacques, « Paganus. Sur l'origine de l'acception religieuse du mot ». In : Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 84ᵉ année, N. 6, 1940. p. 526-543.

[3] Augustin, Les Réactions, Livre II, Ch XLIII, 1.

[4] Un texte de loi de 409 du Code Théodosien XVI, 5, 46.

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