Démocratie, hier et aujourd’hui : entre idéal proclamé et réalité confisquée

Démocratie, hier et aujourd’hui : entre idéal proclamé et réalité confisquée

Note éditoriale du SENS

Le mot « démocratie » est sur toutes les lèvres mais rarement dans les actes. Il est important de prendre du recul et de revisiter cette notion à la lumière de l’histoire, de l’analyse critique et de l’expérience citoyenne. Fidèle à sa mission d’éveil des consciences et d’engagement pour une société plus juste, le SENS (Service d’Entraide Socio-spirituelle) propose ici une réflexion qui dérange, qui questionne, mais surtout qui interpelle chacun d’entre nous : quelle place occupons-nous vraiment dans nos systèmes politiques ? Sommes-nous citoyens… ou simplement électeurs ?

Cet article ne cherche pas à condamner, mais à ouvrir le débat. Il rappelle que la démocratie n’est pas un privilège garanti, mais une responsabilité collective à entretenir et à faire évoluer. Car une démocratie sans conscience n’est qu’une illusion.

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Les cités grecques de l’Antiquité ont posé les premières pierres de ce que l’on appelle aujourd’hui la démocratie — du grec dêmos (« peuple ») et kratos (« pouvoir »). Elles ont eu le mérite d’imaginer une forme de gouvernement où les citoyens pouvaient participer aux décisions politiques majeures, élire leurs dirigeants, proposer ou voter des lois. Une avancée remarquable dans l’histoire des civilisations.

Mais il ne faut pas idéaliser cette démocratie originelle. Elle était fondamentalement excluante. Seule une infime partie de la population — environ 10 % — bénéficiait du statut de citoyen. Les esclaves, les femmes et les métèques (étrangers installés en ville) étaient exclus de la vie politique. Pire encore : parmi ces 10 %, une large proportion ne pouvait matériellement pas exercer ses droits. Les paysans citoyens, éloignés de la ville, ne pouvaient pas assister aux assemblées, faute de temps ou de main-d’œuvre pour entretenir leurs terres.

Les charges les plus importantes étaient réservées aux riches, et les débats dominés par des orateurs brillamment formés — une formation que seuls les plus fortunés pouvaient se permettre. Ainsi, même au sein du petit groupe des citoyens, l’égalité demeurait largement théorique.

Une démocratie modernisée… mais toujours imparfaite

Aujourd’hui, bien des choses ont changé : l’esclavage est aboli, les femmes ont obtenu le droit de vote et la citoyenneté est reconnue à tous. Et pourtant, l’idéal démocratique reste largement inachevé. Le célèbre « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » d’Abraham Lincoln demeure, dans la plupart des cas, une promesse non tenue.

En réalité, nous vivons dans des régimes où une minorité gouverne, décide et influence au nom de la majorité, souvent sans véritable contre-pouvoir populaire. Cette minorité, dotée de moyens économiques, techniques ou symboliques puissants, parvient à faire croire au peuple qu’il gouverne, alors que les leviers du pouvoir lui échappent dans les faits. Le citoyen devient spectateur plus qu’acteur.

Et cela n’est pas nouveau. Les Grecs qui ont forgé le mot démocratie ont aussi inventé celui de démagogiedêmos (peuple) et ágô (conduire). Une manière cynique de rappeler qu’il est facile de manipuler le peuple tout en prétendant le servir.

Où en sommes-nous ? Et vers où aller ?

Cette tension entre démocratie et démagogie est toujours vive aujourd’hui. Le rôle des médias, des réseaux sociaux, des algorithmes, du financement politique, ou encore des campagnes de désinformation, complique encore la donne. La politique devient une affaire d’image, de marketing, d’émotion, bien plus que de conviction ou de participation.

Pourtant, comme le rappelait Winston Churchill à la Chambre des communes le 11 novembre 1947, après avoir dirigé la Grande-Bretagne pendant la guerre :

« Beaucoup de formes de gouvernement ont été testées, et seront testées dans ce monde de péché et de malheur. Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps. »

Alors, faut-il désespérer de la démocratie ? Non. Mais il faut en avoir une conscience lucide : la démocratie n’est pas un acquis, encore moins un état figé. C’est une quête fragile, une tension permanente entre idéal et réalité, qui exige vigilance, engagement et responsabilité.

Et surtout, elle appelle à une interrogation renouvelée : comment bâtir des institutions politiques où la parole du citoyen pèse réellement, où l’éducation civique permet l’émancipation critique, et où la souveraineté populaire ne se réduit pas à un simple bulletin de vote tous les quatre ou cinq ans ?

Le chantier est immense. Mais la démocratie ne peut vivre que si chacun de nous choisit d’y prendre part — avec lucidité, intégrité et espérance.

 

Saint-Pierre BEAUBRUN,

Directeur du SENS

stpbeaubrun@gmail.com

9 janvier 2022 

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