Fuite face au danger dans un contexte de foi chrétienne

Fuite face au danger dans un contexte de foi chrétienne

📝 Note éditoriale du SENS

Dans le contexte dramatique que traverse Haïti, marqué par une violence sans précédent et une désintégration progressive de l’ordre social, de nombreuses familles — chrétiennes ou non — se voient contraintes à l’exil interne ou externe pour préserver leur vie. Face à ce phénomène, des interprétations théologiques simplistes ou culpabilisantes émergent, mettant en doute la foi de celles et ceux qui choisissent de fuir.

Le présent article, « Fuite face au danger dans un contexte de foi chrétienne », s’attache à dissiper les malentendus sur cette question délicate. Il offre une analyse fouillée, documentée et théologiquement fondée, destinée à réconcilier la foi chrétienne avec l’expérience concrète de la fuite, dans un esprit de vérité, de consolation et de responsabilité citoyenne.

Cette réflexion s’inscrit dans la mission du SENS : nourrir la foi, éclairer la conscience, et encourager une action chrétienne lucide dans un monde troublé.

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L’insécurité croissante qui sévit en Haïti depuis deux décennies n’épargne personne. Les gangs armés transforment de nombreux quartiers autrefois paisibles en zones de non-droit. La terreur imposée par ces criminels oblige la majorité des résidents et résidentes, chrétiens et non chrétiens, à abandonner leurs demeures, parfois sans destination précise. La plupart des institutions, chrétiennes et non chrétiennes, déplacent également leur centre d’activités, tandis que d’autres sont contraintes de fermer, temporairement ou définitivement.

 

Des prédicateurs et d'autres personnes critiquent parfois les dirigeants et les fidèles d’Églises qui quittent les zones contrôlées par des gangs, les accusant de manquer de foi ou de ne pas être de vrais croyants. Selon eux, ceux et celles qui déménagent n’auraient pas mené une vie chrétienne qui plaise à Dieu. Ils soutiennent que les véritables serviteurs et servantes du Seigneur ne devraient pas fuir devant les bandits, considérés comme des agents de Satan.

 

Certains vont jusqu’à prétendre que les gangs n’oseraient jamais s’installer dans leurs propres quartiers ou autour de leurs Églises. En conséquence, les fidèles qui s’éloignent des communautés confrontées à des violences extrêmes se culpabilisent et éprouvent même une certaine gêne à avouer à leurs amis croyants les raisons de leur départ. Pendant ce temps, d’autres, ayant la possibilité de se mettre à l’abri, choisissent néanmoins de risquer leur vie et celle de leurs proches pour éviter d’être jugés de la même manière.

 

Ce malentendu profond mérite clarification. C’est ce qui nous pousse à examiner, de manière approfondie et nuancée, la problématique de la fuite face au danger dans le contexte de la foi chrétienne, notamment dans la situation actuelle d’insécurité en Haïti. Notre intervention s’efforcera de démontrer que :

 

  • le Créateur a doté tous les êtres vivants d’un instinct de survie qui les pousse à fuir le danger (I) ;

  • les Saintes Écritures conseillent d’éviter le danger lorsque cela est possible (II) ;

  • à travers l’histoire, des figures emblématiques de la foi, y compris notre Seigneur Jésus-Christ, ont fui devant des menaces physiques (III) ;

  • face à des périls inévitables, certains s’en sortent, croyants ou non, tandis que d’autres en meurent (IV).

 

Telle est la réalité de la vie, confirmée par les Écritures et attestée par l’histoire.

 

I.      Fuir le danger, un instinct fondamental

 

L’instinct de survie est intrinsèque à tous les êtres vivants, y compris les humains. Lorsqu’ils sont sains d’esprit, ces derniers ont naturellement tendance à éviter les risques et à préserver leur bien-être. Face à un danger, ils réagissent spontanément pour se protéger, à l’instar de l’œil qui se ferme automatiquement lorsqu’une menace s’approche, comme une paille. Les causes qui poussent les individus à abandonner leur lieu de vie ou leur pays pour chercher un refuge plus sûr sont diverses. En voici quelques illustrations.

 

Sous les persécutions politiques de Saül, David, l’homme selon le cœur de Dieu et vainqueur du géant Goliath, s’est enfui durant la nuit par une fenêtre (1 S 19, 10.12). De même, Joseph et Marie, avertis par un ange, se sont réfugiés en Égypte pour échapper à la menace d’Hérode, protégeant ainsi l’enfant Jésus jusqu’à la mort du roi (Mt 2, 13-15). C’est Dieu Lui-même qui a guidé ses fidèles serviteurs — Joseph, Marie et Jésus — à fuir face au cruel Hérode, agent de Satan qui s’opposait aux desseins divins. En Haïti, sous le régime des Duvalier, père et fils, les persécutions politiques ont poussé de nombreux citoyens — chrétiens ou non — à l’exil.

 

Les catastrophes naturelles incitent également à la fuite. Par exemple, le séisme dévastateur du 12 janvier 2010 a provoqué le déplacement d’environ 1,9 million de personnes à l’intérieur du pays. Beaucoup ont survécu dans des conditions précaires, et certains ne s’en sont jamais remis. Chrétiens et non-chrétiens, croyants ou non, ont été contraints de fuir, sans que cela ne remette en cause leur foi.

 

Les animaux eux-mêmes fuient naturellement le danger. Certaines espèces d’oiseaux migrent vers des climats plus favorables à leur survie. Face à une famine sévère, Abram — devenu Abraham, père de la foi — s’est rendu en Égypte (Gn 12, 10 ; Dt 26, 5). De même, depuis des décennies, la situation économique difficile d’Haïti pousse nombre de compatriotes à émigrer, sans que cela n’indique un manque de foi.

 

La violence et les conflits armés poussent aussi les gens à fuir. Dans plusieurs quartiers d’Haïti, les gangs armés pillent, kidnappent, violent et tuent, en toute impunité. Face à l’inaction des autorités et après avoir résisté durant des jours, des semaines ou des mois, des familles, parfois avec de jeunes enfants, quittent leur domicile dans des conditions extrêmes, sans bagages ni destination précise. L’instinct de survie les y contraint. Comme le dit une boutade locale : l’espérance de vie dans les zones de non-droit est d’un jour, renouvelable. Seuls les criminels ou les mal informés peuvent critiquer ceux qui fuient dans de telles circonstances.

 

Enfin, même en l’absence de danger, les gens ont le droit de migrer — à l’intérieur d’un pays ou à l’étranger. Ce droit fondamental est reconnu par le droit international, mais aussi, bien avant cela, par les Saintes Écritures [1], qui soulignent son importance pour la dignité humaine.

 

II.   Éviter le danger, une directive biblique

 

Le principe selon lequel il est sage d’éviter le danger est profondément ancré dans la nature humaine. Le Créateur a doté l’être humain d’intelligence et d’une grande capacité de raisonnement [2]. S’Il l’a fait, c’est parce qu’Il attend de l’humanité qu’elle mette ces facultés en œuvre, en particulier face à un danger imminent.

 

Ainsi, toute personne en possession de ses moyens — qu’elle soit croyante ou non — devrait instinctivement chercher à fuir un incendie en progression ou la menace d’un animal sauvage, par exemple. Ce principe, inscrit dans la logique naturelle, est également confirmé par l’enseignement biblique. Éviter le danger ne relève pas de la lâcheté, mais de la prudence — une vertu hautement valorisée dans les Saintes Écritures.

 

En conséquence, les chrétiens, en particulier, ne doivent faire preuve ni de naïveté ni de manque de discernement. Les Écritures nous mettent en garde :

« L'homme prudent voit le mal et se met à l'abri, mais ceux qui manquent d'expérience vont de l'avant et en subissent les conséquences » (Pr 22, 3 ; 27, 12).

Cette mise en garde, rapportée deux fois dans le livre des Proverbes, souligne l’importance de la vigilance. Se protéger du danger, lorsqu’il est possible de le faire, constitue ainsi un impératif sacré.

 

Notre Seigneur Jésus-Christ exhorte également les croyants à adopter la prudence du serpent :

« Soyez donc prudents comme les serpents et purs comme les colombes » (Mt 10, 16).

 

Par l’usage de ces images antithétiques, le Christ enseigne que la vérité se trouve rarement dans une position extrême, mais plutôt dans un équilibre harmonieux. Sans nous attarder ici sur la nature paradoxale de cet équilibre que le chrétien est appelé à rechercher, concentrons-nous plutôt sur la notion de prudence serpentine.

 

S’adressant à un auditoire familier du monde rural et de ses réalités, Jésus, en pédagogue averti, recourt à des métaphores tirées de l’environnement quotidien de ses interlocuteurs. Dans ce verset, Il évoque la brebis vulnérable, le loup prédateur, le serpent prudent et rusé, ainsi que la colombe douce et inoffensive. Dès les premières pages de la Genèse, le serpent est présenté comme « le plus rusé de tous les animaux des champs » (Gn 3, 1).

 

La prudence du serpent renvoie ici à une aptitude à évaluer les situations avec discernement, à agir de manière réfléchie, et à esquiver les dangers par une démarche à la fois calculée et discrète. À l’instar de tout être humain, le chrétien doit rester conscient des menaces présentes dans son environnement et poser des actes réfléchis, de façon à préserver sa vie et poursuivre sa mission sans s’exposer inutilement à des périls évitables.

 

Dans le même esprit, lorsque Jésus annonça la guerre judéo-romaine et la destruction de Jérusalem avec son temple par les armées romaines dans Mt 24 [3], Il recommanda explicitement à ses disciples de fuir les zones de conflit pour se mettre en sécurité :

« Alors, que ceux qui seront en Judée s’enfuient dans les montagnes, que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour prendre ce qui est dans sa maison, et que celui qui sera dans les champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau » (Mt 24, 16-18).

 

De fait, les chrétiens de l’Église de Jérusalem suivirent ces instructions : ils quittèrent la ville avant le déclenchement des hostilités pour se réfugier à Pella, en Pérée, abandonnant la capitale et toute la région de Judée. Aucun d’eux ne périt dans ce conflit, alors que des milliers de leurs compatriotes périrent, victimes de la faim, du glaive romain et d'autres fléaux — pour reprendre les termes de l’historien Eusèbe [4].

 

Pendant tout le siège de Jérusalem, les Églises locales ne purent se réunir dans la ville ; les croyants se regroupèrent alors dans des lieux plus sûrs. Cette situation rappelle celle de nombreux chrétiens haïtiens d’aujourd’hui. Confrontés à la violence et à l’emprise croissante des gangs armés, beaucoup sont contraints de fuir les zones menacées, abandonnant derrière eux maisons, biens et parfois même leurs vêtements, sans espoir d’y revenir.

 

Dans de telles conditions, la majorité des Églises locales ne peuvent plus se réunir sans mettre en danger la vie de leurs responsables et de leurs membres. Certaines recourent aux technologies numériques pour organiser des rencontres de ressourcement à distance, tandis que d’autres choisissent de se rassembler dans des zones plus paisibles. Des croyants déplacés assistent aussi à des assemblées dans leurs lieux de refuge.

 

Il ne s’agit ni d’un manque de foi, ni d’une compromission spirituelle, mais bien d’un acte de sagesse et de prudence, en parfaite conformité avec l’enseignement des Saintes Écritures.

 

III.           Fuir pour survivre, un comportement bibliquement attesté

 

Il est reconnu que l’instinct de survie pousse les êtres humains, qu’ils soient croyants ou non, à s’éloigner du danger. Cette réaction naturelle est d’ailleurs conforme aux conseils prodigués par les Saintes Écritures. Que faut-il donc faire face à des menaces physiques ou à des persécutions visant spécifiquement les chrétiens ou l’Église en raison de leur foi ? Quelle attitude adopter : fuir ou affronter le danger ? La Bible et l’histoire montrent que les véritables serviteurs et servantes de Dieu, à travers les âges, ont souvent choisi de fuir les menaces physiques lorsque cela leur était possible. Il convient d’abord de distinguer deux types de menaces :


D’une part, les attaques spirituelles, contre lesquelles les chrétiens doivent tenir ferme, étant équipés spirituellement pour combattre et vaincre, conformément à ces paroles : « Si nous marchons dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair. Car les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles, mais puissantes par la vertu de Dieu pour renverser des forteresses » (2 Co 10, 3-5) ; « Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu » (cf. Ép 6, 10-20).

 

D’autre part, les attaques criminelles physiques, face auxquelles les chrétiens civils ne sont généralement pas préparés et dont la protection relève de la responsabilité exclusive des autorités publiques. Ces autorités ont pour mission de protéger tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance religieuse. C’est notamment pour cette raison que les chrétiens leur doivent respect, obéissance et soutien, notamment par le paiement des impôts : « Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures (…) Elles sont servantes de Dieu pour le bien (…) C’est aussi pour cela que vous payez les impôts » (Rm 13, 1-7). De même, l’apôtre Paul nous exhorte à prier pour elles : « Priez pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous puissions mener une vie paisible et tranquille » (1 Tm 2, 2-3).

 

Pour illustrer plus clairement la différence entre les menaces spirituelles et physiques, rappelons que lorsque Paul écrivait au sujet des armes spirituelles, il était lui-même enchaîné dans une prison, à la merci de ses persécuteurs, et allait être décapité sans possibilité de fuite (Ép 6, 20). L’apôtre était ainsi parfaitement équipé pour mener les combats spirituels, mais impuissant face aux violences physiques de ses ennemis.

 

Il faut toujours résister au diable, mais pas nécessairement au méchant, si l’on souhaite éviter de devenir inutilement victime de violences physiques :

 

« Ne résistez pas au méchant » (Mt 5, 39-42) ;
« Soumettez-vous donc à Dieu ; résistez au diable, et il fuira loin de vous » (Jc 4, 7) ;
« Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant (…)
Résistez-lui avec une foi ferme » (1 P 5, 8-9).

 

La fuite d’Abraham face à une famine imminente, celle de David pour échapper à la colère de Saül, et celle de la Sainte Famille pour éviter les persécutions d’Hérode ont déjà été soulignées.

Considérons également l’exemple de Jésus-Christ Lui-même, qui, au cours de son ministère terrestre, a évité plusieurs fois les tentatives d’assassinat dont Il faisait l’objet.

 

« Ils prirent des pierres pour les lui jeter ; mais Jésus se cacha et sortit du temple » (Jn 8, 59) ;
« Ils cherchèrent encore à le saisir, mais il leur échappa des mains » (Jn 10, 39).

 

Lorsque des Juifs complotèrent pour tuer l’apôtre Paul à Damas, les disciples le descendirent de nuit le long de la muraille, dans une corbeille, pour le faire échapper : « Mais pendant la nuit, les disciples le prirent et le descendirent par la muraille dans une corbeille » (Ac 9, 25).

 

Ainsi, il n’y a rien de répréhensible à ce que de véritables serviteurs et servantes de Dieu fuient les menaces physiques, à l’instar de Jésus et de Paul.

 

Notre Seigneur Lui-même a donné cette directive claire à ses disciples : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre » (Mt 10, 23). Certes, les persécuteurs sont des instruments du diable, mais le Seigneur ne nous appelle pas à les affronter physiquement, mais à les fuir. Et c’est exactement ce que les chrétiens fidèles ont toujours fait.

 

Lors de la grande persécution qui éclata à Jérusalem après la lapidation d’Étienne, tous les croyants — à l’exception des apôtres — se dispersèrent dans les régions de Judée et de Samarie (Ac 8, 1). Cela ne signifia pas un reniement de leur foi, car ils continuèrent à proclamer l’Évangile et à fonder de nouvelles communautés : « Ceux qui avaient été dispersés allaient de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle » (Ac 8, 4) ; « Ceux qui avaient été dispersés (…) s’adressèrent aussi aux Grecs, leur annonçant la bonne nouvelle du Seigneur Jésus » (Ac 11, 19-21).

 

Pierre, quant à lui, après avoir été miraculeusement libéré de prison par un ange, quitta la Judée pour se réfugier à Césarée, afin d’échapper à la vengeance d’Hérode : « Pierre étant revenu à lui-même (…) alla dans un autre lieu » (Ac 12, 11, 19). Certaines Épîtres du Nouveau Testament ont même été initialement adressées à des chrétiens dispersés à cause des persécutions : « Aux élus qui sont étrangers dans la dispersion » (1 P 1, 1).

 

Entre l’an 50 et 313 apr. J.-C., les chrétiens furent soumis à des persécutions épisodiques de la part des autorités romaines. Dans un premier temps, ces persécutions étaient localisées, permettant aux croyants de fuir vers d’autres villes, conformément à l’instruction du Seigneur. Mais lorsque la répression devint systématique dans tout l’Empire, les chrétiens durent se cacher, comme Jésus l’avait fait. Ils se réfugièrent dans des forêts, des grottes et des cavernes. Cette clandestinité se répéta au cours du Moyen Âge, lorsque l’Église romaine, appuyée par les autorités civiles, initia des persécutions contre des groupes chrétiens dissidents [5].

 

En Haïti, les chrétiens évangéliques furent également victimes de persécutions épisodiques pendant plus d’un siècle [6]. Catts Pressoir rapporte que, face aux menaces persistantes, les protestants se rassemblaient parfois en secret, souvent la nuit, au domicile de l’un des membres. Pour prévenir discrètement les autres, certains dormaient avec une ficelle attachée au poignet, dont l’extrémité passait sous la porte. Les premiers arrivés tiraient sur la ficelle pour réveiller les dormeurs, sans alerter les voisins [7].

 

La criminalité qui sévit actuellement en Haïti ne doit toutefois pas être confondue avec la persécution religieuse. Par définition, la persécution des chrétiens est une hostilité dirigée contre des individus ou des communautés en raison de leur foi en Jésus-Christ. Aujourd’hui, bien que de nombreux chrétiens et Églises locales soient victimes des gangs armés, ces attaques ne visent pas spécifiquement leur foi. Les criminels s’en prennent indistinctement à toutes les couches de la population.

 

Quoi qu’il en soit, affronter les menaces physiques ou les persécutions, au risque d’être torturé ou tué alors qu’une échappatoire existe, ne relève pas de la foi, mais d’une naïveté contraire à la sagesse biblique. Fuir ces menaces ne signifie ni un manque de conviction, ni une faiblesse spirituelle. C’est au contraire une réaction prudente, conforme à l’instinct de survie et à la sagesse divine, telle qu’exprimée dans les Saintes Écritures.

 

 

IV.            L’inévitabilité de l’affrontement avec le danger

 

Dans de nombreuses circonstances, affronter le danger ou les persécutions devient inévitable. Il n’est pas toujours possible de fuir, et parfois la protection trouvée n’est que temporaire. L’absence d’alternatives dans de telles situations contraint souvent à faire face au danger.

 

L’exemple des persécutions subies par l’Église illustre bien ce point : lorsque les chrétiens étaient capturés, beaucoup choisissaient de supporter les tortures et d’aller jusqu’au martyre, plutôt que de renier leur foi en Jésus-Christ. Des centaines de milliers, voire des millions de fidèles ont ainsi sacrifié leur vie pour l’Évangile. Leur foi inébranlable impressionnait souvent leurs persécuteurs, car ils étaient prêts à sceller leur témoignage de leur propre sang :

« Ils n’ont pas aimé leur vie jusqu’à craindre la mort » (Ap 12, 11).

 

Par ailleurs, certaines personnes choisissent délibérément de défier le danger pour une cause qu’elles estiment plus précieuse que leur propre vie. Un père, par exemple, peut avoir la possibilité de fuir un danger, mais décider de l’affronter pour protéger sa famille. Une mère peut se mesurer à un animal sauvage pour défendre la vie de son enfant.

 

À Césarée, le prophète Agabus avertit l’apôtre Paul qu’il serait arrêté s’il se rendait à Jérusalem. Malgré les supplications des membres de l’Église locale et de ses compagnons de route, Paul déclara :

« Je suis prêt, non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus » (Ac 21, 10-13).
Ne se laissant pas persuader, il se rendit à Jérusalem, où il fut effectivement maltraité et arrêté (Ac 21, 15.30-36).

 

Il existe aussi des personnes qui affrontent le danger en croyant — ou pensant croire — avoir reçu un mandat divin ou une mission surnaturelle. Moïse, qui avait fui l’Égypte par crainte pour sa vie, retourna affronter le Pharaon après avoir reçu un ordre explicite de Dieu, bien qu’avec quelques hésitations initiales (Ex 2, 15 ; 3, 10 ; 4, 18.20). De nombreux serviteurs et servantes de Dieu ont connu des expériences similaires.

 

Il importe toutefois de retenir que, lorsque Dieu envoie quelqu’un affronter un danger, Sa protection est assurée. S’Il le veut, Dieu peut choisir de protéger ses fidèles, même lorsque l’affrontement du danger relève d’un choix personnel ou de circonstances inévitables. Il a miraculeusement sauvé les trois jeunes Hébreux de la fournaise ardente, et Daniel de la fosse aux lions (Dn 3, 16-18 ; 6, 23.28).

 

Toutefois, cette protection divine n’est pas automatique. Jean-Baptiste fut emprisonné, puis décapité (Mt 14, 10-11). Étienne fut lapidé (Ac 7, 54-60), et Jacques, frère de Jean, fut exécuté sur ordre d’Hérode (Ac 12, 2). Plus tard, Pierre fut crucifié et Paul décapité, pour ne citer que ces exemples.

 

L’Épître aux Hébreux résume admirablement cette double réalité :

« Par la foi, ils ont vaincu des royaumes, exercé la justice, obtenu des promesses, fermé la gueule des lions, éteint la puissance du feu, échappé au tranchant de l’épée, retrouvé des forces après la maladie, été puissants à la guerre, mis en fuite des armées étrangères. (…) Des femmes ont retrouvé leurs morts par la résurrection ; d’autres ont été livrés aux tourments (…) D’autres encore ont subi les moqueries et le fouet, les chaînes et la prison. Ils ont été lapidés, sciés, mis à mort par l’épée ; ils ont erré vêtus de peaux de brebis ou de chèvres, dénués de tout, persécutés, maltraités — eux dont le monde n’était pas digne — errants dans les déserts et les montagnes, dans les grottes et les cavernes de la terre » (He 11, 33-38).

 

Les Saintes Écritures offrent un reflet fidèle de la réalité, loin de l’idéalisation excessive qu’adoptent certains prédicateurs contemporains. Il est essentiel de les lire et de les étudier avec sérieux, pour en saisir le message dans toute sa vérité. Il convient de se garder des interprétations erronées, diffusées par certains adeptes d’un optimisme naïf, qui déforment les textes pour vendre de fausses promesses de succès à tout prix.

 

Cette présentation s’est centrée sur l’idée que se protéger du danger ne constitue pas une absence de foi, mais bien une forme de prudence, expressément encouragée par les Écritures. Les chrétiens ne fuient pas les attaques des puissances spirituelles, pour lesquelles ils sont pleinement équipés par Dieu. En revanche, face aux menaces physiques et à la violence directe, ils reconnaissent leurs limites humaines et choisissent, lorsque cela est possible, de fuir pour préserver leur vie.

 

Les grandes figures de la foi chrétienne, à travers les siècles — y compris les apôtres et Jésus-Christ Lui-même — ont adopté cette attitude.

 

Notre intervention ne traite pas ici de la foi en tant que telle, bien que ce soit un thème central des Saintes Écritures, souvent mal compris ou mal enseigné. Elle n’aborde pas non plus la question du rôle ou de la responsabilité des croyants — et, plus largement, des citoyens et citoyennes — face à l’expansion des gangs armés dans les zones de non-droit. Ces sujets feront peut-être l’objet d’autres publications.

 

Il est néanmoins crucial de reconnaître que tous les résidents et résidentes ne pourront jamais quitter l’ensemble des zones sous contrôle des gangs, encore moins fuir tout le territoire national, désormais pris en otage depuis longtemps par une coalition de politiciens véreux, d’entrepreneurs sans scrupules, avec la complicité tacite de nombreux dirigeants étrangers.

 

Il est donc inadmissible de laisser indéfiniment notre pays, ce bien précieux hérité de nos ancêtres, entre les mains des criminels et de leurs alliés. Que l’on soit sur le territoire national ou à l’étranger, l’urgence et la nécessité de lutter pour un changement social profond et durable s’imposent.

 

Cela dit, celles et ceux qui font face à un danger imminent et à une défaite certaine doivent reconnaître le moment stratégique pour opérer un repli tactique, dans l’objectif de survivre et de préparer une contre-offensive efficace.

 

Inspirées par la figure de Néhémie — qui a dirigé la reconstruction de sa nation depuis l’extérieur —, les personnes déracinées doivent, où qu’elles se trouvent, s’engager avec détermination dans la reconquête des zones abandonnées, ainsi que dans la reconstruction de notre chère Patrie, trop longtemps meurtrie.

 

De nombreux exilés politiques, chrétiens ou non, ont déjà montré la voie à plusieurs reprises. Il nous revient de la suivre, en mobilisant notre créativité pour imaginer et mettre en œuvre des méthodes et stratégies adaptées au contexte contemporain.

 

𝐒𝐚𝐢𝐧𝐭-𝐏𝐢𝐞𝐫𝐫𝐞 𝐁𝐄𝐀𝐔𝐁𝐑𝐔𝐍,

Directeur du SENS

stpbeaubrun@gmail.com

20/2/2024

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Notes de bas de page

[1] L’Éternel protège les étrangers (Ps 146, 9). Il interdit aux Israélites d’opprimer l’immigré (Ex 22, 20). Le peuple ne doit pas exploiter un salarié, que ce soit un indigène ou un immigré qui réside dans son pays (Dt 24). Sous la nouvelle alliance, la question du traitement des étrangers ne se pose même pas. Dans l’Église, toutes les différences s’estompent. Il n'y a plus ni Juif ni non-Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni étranger, ni sauvage, ni esclave ni homme libre. Les croyants sont des frères et sœurs, fils et filles de Dieu, membres du Corps de Christ qui est tout et en tous (Col 3, 11 ; Ga 3, 26-29).

[2] Certaines espèces animales telles que grands singes (chimpanzés et bonobos), dauphins, éléphants, corbeaux et autres corvidés montrent des signes d'intelligence. Cependant, la capacité de raisonner de manière abstraite semble être unique, ou du moins nettement plus développée, chez les humains.

[3] Cette guerre a commencé en l’an 66 ; le siège, la prise de la ville et la destruction du temple ont eu lieu en l’an 70, mais la guerre a duré jusqu’à la prise de Massada en l’an 73. Cf. Flavius Josèphe, La guerre des Juifs, Livre VI

[4] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, Livre III, chap. 5.

[5] Mentionnons l’exemple des disciples de Pierre de Valdo. Excommuniés par le concile de Vérone en 1184 et persécutés cruellement par le pape Lucius III (1181-1185), les disciples de Valdo, connus également sous le nom des « Pauvres de Lyon », furent chassés de France et se réfugièrent notamment en Bohême et en Italie. À la même époque, un autre mouvement de Réforme, celui des Cathares, connu également sous le nom d’Albigeois, prit refuge à Albi, dans le Sud de la France. Ils étaient passés maîtres en camouflages et codes secrets pour échapper à leurs persécuteurs. Pour les décimer, la papauté massacra certaines villes entièrement, n’épargnant personne, pas même les catholiques. Cf. Ladierre Adrien, L’Église ou L’Assemblée, une esquisse de son histoire sur la terre pendant vingt siècles, Éd. Bibles et Publications Chrétiennes, Valence, 1972, p. 407.

[6] 128 ans, principalement sous les présidences de Jean-Pierre Boyer (1818-1843), Faustin Soulouque (1847-1859) et Élie Lescot (1941-1946). Cf. Beaubrun Saint-Pierre, La Réforme protestante en Haïti : son difficile parcours et ses limites, Éd. SENS, Carrefour, 2020, pp. 59-76. Voir également Madiou Thomas, Histoire d’Haïti (1819 - 1826), Tome VI, Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1988, p. 24 ; Saint-Fleur Idson, Le protestantisme haïtien face à l’oppression, Media-Texte, Port-au-Prince, 2018.

[7] Cité par I. Saint-Fleur, Le protestantisme haïtien face à l’oppression, Media-Texte, Port-au-Prince, 2018, p. 72.

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