LIBÉRER LA FOI : histoire défigurée, mémoire retrouvée

LIBÉRER LA FOI : histoire défigurée, mémoire retrouvée

Pendant des siècles, l’histoire du christianisme a été racontée et illustrée depuis une perspective largement européenne et blanchie, tant dans les livres que dans les images. Résultat : beaucoup ignorent que les racines du christianisme plongent profondément en Afrique, que des figures centrales de l’Église ancienne étaient africaines, et que trois papes[1] noirs ou nord-africains ont dirigé l’Église catholique romaine bien avant que l’Europe ne devienne politiquement chrétienne. Remettre ces faits en lumière, ce n’est pas réécrire l’histoire : c’est la rétablir dans sa vérité.

 

🧭 Un christianisme né en Orient et nourri par l’Afrique

 

Le christianisme ne naît pas à Rome, ni à Paris, ni à Genève, mais en Palestine, dans un coin d’Asie sous domination romaine. Jésus Lui-même était un Juif du Moyen-Orient, certainement bien éloigné de l’image d’un Christ blond aux yeux bleus largement répandue dans l’iconographie occidentale.

 

Les premiers siècles de l’Église ont vu l’Afrique jouer un rôle central, bien plus qu’on ne l’enseigne souvent. Des régions comme l’Égypte, la Libye ou la Tunisie actuelles étaient alors de hauts lieux de la pensée chrétienne. C’est là que sont nés plusieurs des plus grands théologiens de l’Antiquité chrétienne.

 

🧑🏾‍🏫 Ces théologiens africains qui ont façonné la pensée chrétienne

 

Parmi eux, citons quatre figures majeures :

 

·         Tertullien de Carthage (155–220) : Premier à utiliser le latin dans la théologie, inventeur du mot « Trinité » ;

 

·         Origène d’Alexandrie (185–253) : Père de l’exégèse, de la critique biblique et de la théologie systématique ;

 

·         Athanase d’Alexandrie (296–373) : Premier à employer le mot « canoniques » pour désigner les Écritures Saintes, et à dresser la liste complète des 27 livres du Nouveau Testament ; défenseur de l’orthodoxie contre l’arianisme ;

 

·         Augustin d’Hippone - Algérie actuelle (354-430) : Le plus grand penseur chrétien après Paul

 

Tous ces hommes étaient Africains. Pourtant, dans l’art chrétien occidental, ils sont presque toujours représentés avec des traits européens — comme si leur africanité devait être effacée.

 

👑 Trois papes africains… oubliés

 

Autre fait peu connu : trois papes d’origine africaine ont dirigé l’Église de Rome aux premiers siècles :

 

·         Victor Ier (189–199) – Originaire de Tripolitaine (Libye actuelle), premier pape à écrire en latin, mort martyr ;

 

·         Miltiade (311–314) – Pape sous l’empereur Constantin, il voit la fin des grandes persécutions ;

 

·         Gélase Ier (492–496) – Né en Afrique, grand théologien, auteur d’une pensée claire sur la relation Église/État.

 

Pourquoi sont-ils si peu connus ? Parce que leur origine africaine a été diluée ou ignorée dans les récits dominants, au profit d’un récit centré sur l’Europe.

 

🧬 Le racisme anti-noir : une invention moderne

 

Contrairement à une idée reçue, le racisme fondé sur la couleur de peau n’existait pas dans l’Antiquité. Les peuples anciens (Égyptiens, Grecs, Romains) distinguaient les humains selon la langue, la culture, la religion ou le mode de vie, mais pas selon une hiérarchie raciale fondée sur la couleur. L'esclavage, par exemple, n'était pas réservé aux Noirs : il touchait aussi bien des Slaves, des Celtes, des Grecs que des Africains.

 

C’est à partir du XVe siècle, avec la traite transatlantique, qu’émerge une idéologie explicitement raciste, visant à justifier l’asservissement des peuples africains. Dès le XVIIe siècle, apparaissent des discours qui essentialisent les Noirs comme inférieurs par nature.

 

Le racisme anti-noir devient alors un outil idéologique de légitimation du colonialisme et de l’exploitation. Il s’est tellement imposé dans l’imaginaire occidental qu’on en est venu à blanchir (au sens propre) les récits historiques, qu’ils soient laïcs ou religieux.

 

Cette idéologie n’a donc rien d’universel ni de naturel : elle est une construction historique tardive, au service de projets politiques et économiques bien précis.

 

🧠 Instrumentalisation de la théologie, de l’éducation et de la science

 

Pour apaiser leur conscience face aux atrocités de l’esclavage et du colonialisme, les sociétés européennes ont cherché des justifications morales, religieuses et intellectuelles. La religion, l’éducation et la science ont ainsi été instrumentalisées à des fins idéologiques. De nombreux auteurs — philosophes, théologiens, scientifiques — ont élaboré des théories visant à faire croire à la supériorité des Européens blancs et à l’infériorité des Africains noirs. L’esclavage des Noirs devient alors héréditaire, présenté comme naturel et justifié par leur couleur de peau.

 

Dans une Europe profondément religieuse, il fallait d’abord présenter cette oppression comme étant conforme à la « volonté divine ». Certains versets de la Bible furent alors détournés ou manipulés pour légitimer cette idéologie raciste. Mais avec l’avènement des Lumières, la justification religieuse perdit de sa force. Il fallait désormais des fondements présentés comme « rationnels » ou « scientifiques ».

 

C’est ainsi qu’émerge, à partir du XVIIIe siècle, une pseudo-science raciale, fondée sur une classification hiérarchique des races, plaçant la « race blanche » au sommet d’un ordre prétendument naturel. Du Suédois Carl von Linné (1707–1778), naturaliste et médecin, à l’Allemand Johann Friedrich Blumenbach (1752–1840), anthropologue, en passant par le Français Joseph Arthur de Gobineau (1816–1882), théoricien de l’inégalité des races humaines, cette construction idéologique, prétendument « scientifique », va profondément ancrer l’idée d’une hiérarchie raciale dans les esprits européens — avec des conséquences dévastatrices jusqu’à aujourd’hui.

 

🌍 Réhabiliter l’histoire pour mieux se comprendre

 

L’idéologie raciale ne date ni de l’Antiquité ni du Moyen Âge, mais ironiquement du début de la période dite « moderne ». C’est à ce moment qu’on commence à représenter tous les personnages bibliques comme blancs, à gommer la diversité des premiers chrétiens, et à réécrire l’imaginaire chrétien au service d’un pouvoir occidental. Le christianisme allait ainsi devenir — dans l’imaginaire collectif — la religion des Blancs, ce qu’il n’a jamais été à l’origine.

 

Rappeler ces vérités ne vise ni à culpabiliser ni à diviser, mais à restaurer la mémoire collective. Oui, des Africains ont construit la pensée chrétienne ; oui, le christianisme s’est développé au sud et à l’est de la Méditerranée ; et non, l’identité chrétienne n’est pas blanche par essence.

 

Comprendre cela, c’est ouvrir un chemin de réconciliation avec l’histoire. C’est aussi permettre à des millions de croyants afrodescendants, souvent marginalisés dans l’histoire officielle, de retrouver leur place légitime dans la grande famille chrétienne.

 

Saint-Pierre BEAUBRUN,

stpbeaubrun@gmail.com

Juin 2025



[1] J’utilise ici le mot « pape » par souci de clarté, bien qu’il s’agisse d’un anachronisme. Aux premiers siècles, les évêques de Rome n’étaient pas appelés ainsi, et leur autorité ne revêtait pas non plus le sens monarchique que lui attribue aujourd’hui l’Église catholique. En outre, l’auteur de l’article ne reconnaît pas cette autorité, et le recours au terme ne vaut en rien adhésion à la théologie pontificale romaine.

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