
Occident : de l’Antiquité romaine à la connotation moderne
Dans les débats contemporains, le terme Occident revient souvent, chargé de significations politiques, culturelles, voire religieuses. On y oppose l’Orient, la Chine, l’Afrique ou encore l’Islam, comme si le monde était naturellement divisé entre deux grands blocs. Mais d’où vient cette notion d’Occident ? Est-elle géographique, historique ou idéologique ? Pour mieux comprendre les usages modernes de ce terme, il faut en retracer les racines antiques — en particulier dans le contexte de l’Empire romain.
Aux origines géographiques : la division de l’Empire romain
Les termes Occident et Orient désignaient à l’origine deux des quatre points cardinaux. L’Orient correspond à la direction où le soleil se lève à l’horizon, tandis que l’Occident désigne celle où il se couche. Autrement dit, l’Orient renvoie à l’Est, et l’Occident à l’Ouest.
L’Empire romain, à son apogée, fut l’une des structures politiques les plus vastes et complexes de l’Antiquité. Pour mieux administrer cet immense territoire et sécuriser ses frontières, l’empereur Dioclétien procéda en 285 après J.-C. à une division stratégique de l’Empire en deux entités administratives : la pars occidentalis (partie occidentale) et la pars orientalis (partie orientale). C’est de là que proviennent les expressions « Empire romain d’Occident » et « Empire romain d’Orient ».
L’Empire romain d’Occident regroupait des territoires tels que l’Italie, la Gaule, l’Espagne (en Europe), ainsi que la Tunisie, la Numidie (actuelle Algérie) et la Maurétanie (nord du Maroc) en Afrique du Nord. Sa capitale était Rome, ancienne capitale de l’Empire unifié. L’Empire romain d’Orient, quant à lui, comprenait la Grèce, l’Asie Mineure (l’actuelle Turquie), la Palestine (en Asie), l’Égypte et la Libye. Sa capitale était Constantinople (aujourd’hui Istanbul). Cette partie orientale est également connue sous le nom d’Empire byzantin, en référence à l’ancien nom de sa capitale, Byzance.
Cette division était avant tout administrative et géographique, et ne signifiait pas la création de deux États indépendants. Plusieurs empereurs rétablirent temporairement l’unité de l’Empire, notamment Constantin Ier (324–337), Julien (361–363) et Théodose Ier (392–395).
Cependant, cette séparation marquait le début de deux trajectoires historiques distinctes. L’Empire d’Occident entra dans une phase de déclin progressif, perdant territoire après territoire, jusqu’à ne plus contrôler que l’Italie. Il s’effondra le 4 septembre 476, lorsque le jeune empereur Romulus Augustule fut déposé par le général germain Flavius Odoacre, qui renvoya les insignes impériaux à Constantinople et se proclama « roi d’Italie ». L’Empire romain d’Orient, quant à lui, perdura jusqu’à la chute de Constantinople en 1453.
De la géographie antique à la géopolitique moderne
Les notions d’Empire romain d’Occident et d’Orient ne relèvent pas seulement de l’histoire antique. Elles ont influencé durablement la construction des représentations géopolitiques du monde. Aujourd’hui, le terme Occident a acquis une connotation politique, culturelle et économique qui dépasse largement son sens géographique d’origine. Il désigne désormais un ensemble de nations, principalement les pays capitalistes d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord (États-Unis, Canada), par opposition à d’autres ensembles politiques, économiques ou idéologiques : pays socialistes, régimes autoritaires, ou puissances émergentes comme la Chine.
Dans cette perspective, des pays comme la Suède, la Norvège ou le Danemark — qui ne faisaient pas partie de l’Empire romain — ainsi que la Grèce, ancien territoire de l’Empire d’Orient, sont aujourd’hui considérés comme des pays occidentaux. Inversement, des nations comme la Tunisie, l’Algérie ou le Maroc, qui relevaient autrefois de l’Empire romain d’Occident, ne sont plus perçues comme occidentales selon les critères actuels.
Le christianisme : un héritage oriental récupéré par l’Occident
Il est courant aujourd’hui d’entendre dire que le christianisme est une religion « occidentale ». Or cette idée, largement répandue, est historiquement fausse. L’Église chrétienne est née vers l’an 30 à Jérusalem, en Judée — une région asiatique — plus de deux siècles avant la division administrative de l’Empire romain en 285.
Pendant longtemps, l’Église était bien plus développée dans la partie orientale de l’Empire. On y comptait quatre grands sièges ecclésiastiques : Jérusalem, Antioche, Alexandrie et Constantinople. Dans la partie occidentale, seul Rome tenait ce rang. Il est donc historiquement inexact d’attribuer au christianisme une origine occidentale, que ce soit au sens géographique, culturel ou idéologique.
Si certains, par ignorance ou par calcul, cherchent à faire passer le christianisme pour un produit typiquement occidental, il est essentiel de rappeler que les sources bibliques comme les faits historiques attestent du contraire. L’Église de Jésus-Christ ne vient ni de l’Occident géographique, ni de l’Occident idéologique tel qu’il est défini aujourd’hui.
Héritages et réinventions : un regard critique
La division de l’Empire romain a jeté les bases d’une évolution historique complexe dont les échos résonnent encore dans nos représentations contemporaines. Elle nous rappelle combien les concepts politiques et culturels sont façonnés par les réalités de leur temps, et comment ils peuvent être réinterprétés, réutilisés ou détournés.
L’usage moderne du terme Occident en est un exemple frappant : héritier de l’Antiquité, il a été reconfiguré pour répondre aux enjeux du monde globalisé. Cette évolution souligne à quel point les identités collectives ne sont jamais figées, mais sans cesse redéfinies par les rapports de force, les idéologies dominantes et les récits que les sociétés produisent sur elles-mêmes.
Saint-Pierre Beaubrun
Directeur du SENS
14 août 2024
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